Le français à luniversité

Les Filières bilingues en Asie du Sud-Est et la formation des ressources humaines francophones de haute qualité

Trinh Van Minh

Texte intégral

1Implantation des Filières bilingues en Asie du Sud-Est
Les trois pays dont nous parlons dans cet article, à savoir le Cambodge, le Laos et le Viêt Nam, se trouvent, eu égard à la francophonie, dans une zone bien spécifique compte tenu de leurs caractéristiques historiques, culturelles et économiques relativement proches.

2Malgré la volonté d’appartenance francophone manifestée à toute occasion, ces trois pays demeurent une des régions les moins francophones du monde en termes de locuteurs (plus de 3 millions de personnes qui utilisent le français / une population d’environ 100 millions d’habitants). Cette situation n’est certes pas optimiste, d’autant plus qu’elle continue de s’aggraver si l’on tient compte de la baisse des apprenants de français ces derniers temps dans cette partie de l’espace francophone (seulement au Viêt Nam de 2007 à 2009, une baisse de 47 % d’élèves de français a été signalée du primaire au lycée).

3Des réalisations novatrices
Deux réalisations du même projet francophone en Asie du Sud-Est nous ont paru tout à fait novatrices en ce sens qu’elles contribuent à donner une nouvelle image de la francophonie, une francophonie dynamique et réelle dans la région, par là même à la renforcer au sein de l’espace. Il s’agissait du programme de l’enseignement intensif du français et en français du primaire au lycée (appelé habituellement classes bilingues) et de celui des Filières Universitaires Francophones (FUFs).

4Lancé en 1994, le projet francophone s’est fixé deux objectifs principaux, en amont de l’enseignement universitaire francophone. Ces objectifs avaient été énoncés par les ministères de l’Éducation et de la Formation des pays de la région, en particulier celui du Viêt Nam (M.E.F.) avec la Francophonie institutionnelle dont l’AUPELF-UREF (devenue depuis 1997 l’Agence universitaire de la Francophonie, AUF), par la signature d’un cadre conventionnel qui vise à :
— mettre en place un réseau d’établissements scolaires dispensant l’enseignement intensif du français et en français à partir du niveau primaire dans le but de former des ressources humaines pour des filières universitaires (gestion, économie, médecine, sciences de l’ingénieur...)
— organiser des filières universitaires francophones en vue d’une intégration de la formation universitaire des pays de la région à celle des autres pays de la communauté francophone et du monde et de la reconnaissance internationale des diplômes cambodgiens, laotiens et vietnamiens (cf. Accord-Cadre et Convention 1994-2006 entre le MEF et l’AUPELF-UREF du 29 mars 1994).

5Les élèves qui reçoivent ces formations devront nécessairement acquérir tous les programmes nationaux sur le plan institutionnel. L’enseignement du français comme moyen de scolarisation (communication orale et écrite) se fait tout au long de la scolarité, du primaire au secondaire et de façon intensive, à raison d’une dizaine d’heures de cours hebdomadaires. Certaines matières scientifiques se donnent au fur et à mesure en français, ce qui permet en principe aux élèves issus des classes bilingues de s’intégrer au cursus universitaire national ou à un cursus universitaire francophone, international, dans lequel la formation se fait soit partiellement, soit entièrement en langue française (FUF, Institut de la Francophonie pour l’Informatique, I.F.I., Centre franco-vietnamien de la gestion, formations délocalisées...).

6L’enjeu institutionnel principal était bien cette volonté politique, accompagnée d’une demande éducative, de former un contingent d’élèves et d’étudiants vietnamiens, laotiens et cambodgiens dont le français est langue seconde, langue de travail, de formation après leur langue maternelle. Ce statut de langue seconde sera un acquis fondamental sur lequel nous tenons à insister, dans la mesure où il contribue à valoriser le fait d’être francophone en le distinguant du fait d’être francisé, lequel n’est pas le propre de notre propos ici.

7Il faut souligner que dans un environnement marqué par une grande dynamique d’intégration régionale et internationale aux différents plans politique, socioculturel et économique avec la prédominance de l’usage de l’anglais comme moyen principal de communication, les formations du français et en français, du primaire au plus haut niveau des études universitaires, apparaissent comme une offre significative à tous les égards : réponse effective aux besoins diversifiés des ressources humaines pour divers secteurs socioéconomiques et technologiques, marqueur fort de l’action de la Francophonie et notamment de l’AUF en direction des pays membres, notamment ceux n’ayant pas le français comme langue d’enseignement officiel.

8Issue positive pour le bilingue : accès à l’enseignement supérieur des bacheliers francophones en 2010
Sur un total de 566 élèves issus des classes bilingues

Admission par concours national à l’enseignement sup. (bac + 4 ou 5 ans selon les filières et bac + 3) au Viêt Nam et à l’étranger

514

Dont :

90, 82 %

Moyenne nationale : 15-20 %

Dans les universités vietnamiennes

352

62, 19 %

Au P.U.F

30

5, 30 %

Dans les universités françaises

117

20, 67 %

Dans les autres pays

15

2, 65 %

Lauréats des concours

16

2, 83 %

9Qu’est-ce qu’un programme francophone ou bilingue?
Ce sont les formations faites entièrement ou partiellement en français, qui sont le plus souvent des délocalisations de programmes étrangers (en particulier français) ou des formations issues de la coopération entre universités vietnamiennes et universités étrangères (surtout des universités françaises). Ces programmes concernent environ 5 000 étudiants.

10La part du français est variable, depuis des cours de français donnés aux étudiants du PFIEV (programme de formation d’ingénieurs au Viêt Nam) jusqu’à des masters enseignés complètement en français. Il est difficile d’établir une liste complète, car les initiatives se multiplient, mais l’on peut noter en particulier :
— Des formations créées par des accords bilatéraux (entre universités) : licence ou masters en français créés dans plusieurs universités vietnamiennes.
— Formations développées dans des projets soutenus par l’ambassade de France (PFIEV, CFVG, Pôle universitaire français), mais souvent l’anglais est privilégié plutôt que le français.
— Programmes soutenus par l’Agence universitaire de la Francophonie : filières bilingues de licence, masters francophones : environ 4 000 étudiants au Viêt Nam dans des domaines très divers (médecine, économie, droit, génie civil, architecture, etc.).

11Le devenir des étudiants francophones
Chaque année, l’AUF mène une enquête pour savoir quel a été le devenir des étudiants deux ans après leur sortie des filières universitaires francophones de premier cycle. Le taux de réponse à cette enquête est supérieur à 70 %.

Situation au moment de l’enquête

Résultats 2012 (promotion sortie en 2010)

Résultats 2013 (promotion sortie en 2011)

Emploi

65 %

69 %

Etudes

17 %

17 %

Emploi et études

14 %

11 %

Sans emploi

4 %

4 %

12  

Durée de recherche du premier emploi

Résultats 2012 (promotion sortie en 2010)

Résultats 2013 (promotion sortie en 2011)

Contrat signé avec la fin des études

11 %

30 %

Moins de 3 mois

67 %

44 %

De 3 mois à 6 mois

16 %

14 %

De 6 mois à 1 an

3 %

8 %

Plus d’un an

2 %

5 %

13(Chiffres arrondis; le total peut être différent de 100 %)

14Les divers bilans et évaluations internes et externes réalisés jusqu’ici ont mis en évidence des résultats indéniables de ce projet global tant au niveau quantitatif que qualitatif. On peut ainsi constater qu’au Viêt Nam, il y a de plus en plus de jeunes francophones compétents dans divers domaines scientifiques qui sont issus des classes bilingues et des FUFs. Cependant, derrière ces résultats se dessine à notre avis une vision stratégique de l’éducation et de la formation en français à valoriser, une vision globale intervenant à tous les niveaux, qui a donné des fruits espérés.

15Quelle priorité à long terme?
Tout en faisant une place toujours diversifiée au français au Viêt Nam (diversité de cursus), il est temps de nous donner une priorité qui ne devra, à notre conviction, être que le trilinguisme au sens où, outre la langue maternelle, le français sera langue seconde et l’anglais sera langue étrangère.

16Ce modèle de formations du et en français s’est montré avec le temps bien fondé : il permettra aux jeunes plus de sécurité professionnelle, plus de chances de réussir. Cependant, installer ce trilinguisme à partir du français demanderait, outre un engagement institutionnel local fort, des investissements importants et volontaristes des partenaires francophones, si l’on veut qu’il réussisse.

17En fait, avec les formations mises en place, les élèves et étudiants ont droit aux offres francophones; offres sur le marché du travail, bien entendu, mais ce serait exagéré d’espérer que tous les Vietnamiens francophones utilisent le français dans le travail. Nous croyons par contre que les différentes formations universitaires en français, de la licence au doctorat en passant par le master, dont les FUF en covalidation (double/codiplômation), les formations délocalisées… sont parmi les destinations les plus attrayantes pour les bacheliers francophones, car ce n’est que dans et par cette vision qu’on peut former de francophones compétents à la fois en langue et en spécialité. En dépit de toutes les contraintes, si on veut maintenir la francophonie dans ces environnements difficiles et très concurrentiels, le recours à de tels parcours est incontournable.

18Le schéma ci-après illustre ce que pourraient être ces chaînes éducatives plurilingues mises en place dans les pays où le français n’est pas langue d’enseignement. Elles doivent nécessairement comprendre des universités, des campus universitaires et des instituts francophones régionaux. Pour les instituts, ceux créés par l’AUF en sont la préfiguration (Institut de la Francophonie pour l’Informatique [IFI] à Hanoi, Institut de la Francophonie pour la médecine tropicale [IFMT] à Ventiane, l’Institut de la Francophonie pour l'Administration et la Gestion [IFAG] à Sofia, l’Institut de la Francophonie pour l’Entrepreneuriat [IFE] à Réduit). De telles structures permettront de répondre au besoin, aujourd’hui mal assuré, de formation d’une élite francophone, particulièrement en Asie du Sud-Est.

19Pour conclure, nous tenons à insister sur deux choses :
— Le débat sur le statut de la langue française dans les pays francophones de la région Asie du Sud-Est devra être actualisé aux côtés d’autres langues introduites progressivement dans les systèmes éducatifs. Dans cette optique, le multilinguisme à l’école sera à la fois une fin et un moyen de l’éducation et de la formation à l’heure de la mondialisation. Plus le processus de mondialisation s’accélère, plus la diversité culturelle et linguistique devient indispensable.
— La place de la francophonie en Asie du Sud-Est reste limitée; ainsi l’audace est plus que nécessaire. La francophonie dans cette région ne sera jamais une affaire de masse; elle a été dans le passé élitiste et elle le sera dans l’avenir.

20Pour en savoir plus : Bilan des formations francophones en Asie du Sud-Est 2000-2012 : http://www.auf.org/publications/bilan-des-formations-francophones-en-asie-sud-est/

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Pour citer

Trinh Van Minh, Les Filières bilingues en Asie du Sud-Est et la formation des ressources humaines francophones de haute qualité
Le français à l'université , 18-04 | 2013
Mise en ligne le: 20 décembre 2013, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Trinh Van Minh

Université Nationale du Viêt Nam à Hanoi (Viêt Nam)

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