Le français à luniversité

Traduction et formation : les dilemmes du traducteur

Thierry Fontenelle

Texte intégral

1Les étudiants européens en traduction ne se rendent pas toujours compte que le paysage de la traduction au sein des institutions européennes est complexe et qu’il offre de nombreuses possibilités de mettre leur expérience au service de la cause européenne. Le multilinguisme étant la pierre angulaire de la construction européenne, la nécessité de permettre aux citoyens européens de prendre connaissance dans leur langue de la législation européenne, mais aussi d’interagir avec les institutions sans devoir nécessairement passer par des langues étrangères, engendre des besoins en traduction qui sont satisfaits par des services de traduction spécifiques au sein des institutions suivantes, qui disposent toutes de leur propre service :

  • La Commission européenne

  • Le Parlement européen

  • Le Conseil européen et le Conseil de l’Union européenne

  • Le Comité des régions et le Comité économique et social européen

  • La Cour de justice de l’Union européenne

  • La Cour des comptes européenne

  • La Banque centrale européenne

  • La Banque européenne d’investissement

2En tant qu’organisation démocratique, l’UE doit communiquer avec ses citoyens dans leur propre langue. Ces derniers ont le droit de savoir quelles décisions sont prises en leur nom, afin de pouvoir contribuer activement à la fois au processus de décision, mais aussi à la mise en œuvre de ces décisions.

3Outre les institutions ci-dessus, qui emploient plusieurs milliers de traducteurs couvrant les 23 langues officielles de l’Union européenne (24 à partir du 1er juillet 2013, date à laquelle la Croatie devient officiellement le 28e état membre de l’UE), l’Union a également mis en place une série d’agences spécialisées dont le but est d’informer et de conseiller ses institutions, ou encore de mettre en œuvre certaines de ses politiques. Ces agences décentralisées sont implantées dans différentes villes d’Europe et sont chargées chacune d’une tâche technique, scientifique ou administrative bien précise. Le Centre de traduction des organes de l’Union européenne, pour lequel travaille l’auteur de ces lignes, est l’une de ces agences décentralisées. Le Centre de traduction (CdT) est situé à Luxembourg et emploie environ 200 personnes, dont une bonne centaine de traducteurs couvrant toutes les langues officielles de l’Union européenne. Sa mission est précisément de fournir les traductions que lui demandent les autres agences européennes décentralisées qui, elles, au contraire des institutions citées ci-dessus, ne disposent pas d’un service de traduction propre. En créant en 1994 le Centre de traduction, le législateur européen a bien entendu voulu réaliser des économies d’échelle en centralisant au sein d’une seule et même agence l’ensemble des traductions à fournir pour les agences européennes spécialisées.

4Le Centre de traduction produit plus de 700 000 pages de traduction par an (735 000 pages en 2012). La diversité des domaines d’activités de ses clients et les volumes importants de documents à traiter font que le CdT fait appel à des centaines de traducteurs indépendants (freelances), recrutés pour des projets spécifiques sur la base d’appels d’offres (par exemple dans le domaine chimique, le domaine médical, le ferroviaire, la propriété intellectuelle, etc.). Les traductions externalisées sont ensuite révisées en interne par la centaine de traducteurs employés par le Centre de traduction : cette révision systématique fait partie du processus de qualité mis en place par le CdT. Elle permet d’harmoniser la terminologie, d’assurer la cohérence des traductions, de tenir compte des désidératas et des spécificités des agences qui ont commandé ces traductions, de coordonner les projets à vocation terminologique1, etc. Parmi les 58 clients du Centre de traduction, on compte notamment les agences européennes suivantes (la liste complète pourra être consultée sur le site Web du Centre de traduction http://cdt.europa.eu) :

  • L’Office de l’harmonisation dans le marché intérieur (marques, dessins, modèles) (OHMI, Alicante)

  • L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA, Helsinki)

  • L’Agence européenne des médicaments (EMA, Londres)

  • L’Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA/EASA, Cologne)

  • L’Agence ferroviaire européenne (AFE/ERA, Valenciennes)

  • L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA, Parme)

  • L’Agence européenne pour la sécurité maritime (EMSA, Lisbonne)

  • L’Autorité bancaire européenne (ABE/EBA, Londres)

  • L’Office européen de police (Europol, La Haye)

  • L’Agence européenne pour l’environnement (EEA, Copenhague)

5Le Centre de traduction travaille également ponctuellement pour les autres institutions, notamment pour la Commission européenne, pour le Conseil de l’UE ou pour la Cour de Justice. Dans le cadre de ces activités, il traduit également un certain nombre de documents à partir de ou vers des langues non officielles de l’Union européenne (le norvégien, l’islandais, le chinois, le turc, l’arabe, le russe, le japonais, etc.).

6Comme on peut le constater en lisant les paragraphes précédents, les traducteurs qui souhaitent travailler pour le Centre de traduction doivent faire preuve d’une grande souplesse : la connaissance parfaite de la langue maternelle est bien évidemment une condition nécessaire (mais elle l’est pour tout traducteur, quel que soit son employeur). La diversité des domaines traités, par contre, est remarquable. Elle place le traducteur devant un dilemme lorsqu’il fait face à la tentation (bien légitime) de parfaire sa formation initiale. Est-il préférable d’approfondir sa formation de manière verticale (en allant encore plus loin dans l’étude des langues étrangères ou de sa langue maternelle, par exemple en se lançant dans des études menant à une thèse de doctorat), ou d’élargir ses connaissances de façon plus transversale, en explorant des domaines différents (la médecine, par exemple, le droit ou la finance) ? Certaines institutions, par exemple la Cour de Justice de l’Union européenne, recrutent principalement des juristes-linguistes, qui possèdent une double compétence en traduction et en droit. Les autres institutions ne formulent pas cette exigence, mais il va de soi qu’un traducteur chevronné pouvant démontrer une expérience ou une formation dans des domaines spécialisés comme la médecine, la chimie, la pharmacologie, le droit ou l’ingénierie présentera un profil qui intéressera bien évidemment un service de traduction comme le Centre de traduction. Les profils intéressants ne s’arrêtent toutefois pas à ces « doubles compétences » : les combinaisons des langues à partir desquelles les traducteurs sont en mesure de traduire peuvent, comme on l’a vu plus haut, inclure la connaissance de langues non officielles de l’UE comme le chinois, l’arabe, le turc, le norvégien ou l’arabe, pour ne citer que quelques-unes de ces langues représentant un atout supplémentaire qui attirera immanquablement l’attention des recruteurs.

7Que dire en outre des connaissances plus « techniques » liées au métier même du traducteur ? En 2013, il n’est évidemment plus possible pour un traducteur de ne pas être rompu aux méthodes de recherche sur l’Internet. De plus, même si, de plus en plus, les outils d’aide à la traduction séparent le contenu linguistique (le texte à traduire) de sa présentation, il n’en reste pas moins important de bien maîtriser les suites logicielles destinées à créer et à modifier des textes. Les logiciels de traitement de texte et autres tableurs ou logiciels de présentation nécessitent de jongler avec les tableaux, les notes en bas de pages, les hyperliens et autres tables des matières dynamiques, sans parler des contraintes liées à la localisation des sites Web. Les services de traduction ont beau disposer dans de nombreux cas de personnels distincts chargés de régler des problèmes de formatage, soit en amont dans le texte source, soit en aval lors du « post-traitement » des traductions, il n’en reste pas moins indispensable pour le traducteur de pouvoir utiliser les outils du marché les plus courants. L’urgence avec laquelle les traductions doivent le plus souvent être livrées requiert dans de nombreux cas une maîtrise avancée de tous ces accessoires et outils indispensables à l’exercice du métier de traducteur.

8Il serait aussi impardonnable d’omettre de mentionner les outils de gestion de mémoires de traduction et les logiciels de gestion terminologique. Ici encore, les traducteurs connaîtront les arcanes de ces technologies de plus en plus répandues qui permettent de retrouver en un clin d’œil des phrases ou segments de phrases déjà traduits et stockés dans les gigantesques « mémoires de traduction », ces corpus électroniques bilingues qui permettent souvent de gagner un temps bien précieux et de se concentrer sur ce qui est nouveau et intellectuellement plus stimulant. Je me dois toutefois d’apporter un bémol à ceux qui, au sein des universités, seraient tentés de former des traducteurs connaissant parfaitement le manuel des utilisateurs d’un outil du marché donné. Même si l’enseignement de la traduction a une vocation professionnelle, il est plus important d’enseigner les principes de ces outils (techniques et linguistiques) et d’inculquer l’esprit critique nécessaire pour faire la part des choses, sans nécessairement passer par l’apprentissage approfondi d’un logiciel en particulier. Le monde change si rapidement que ce qui est l’outil du marché le plus fréquemment utilisé aujourd’hui sera obsolète demain. Il est à mon sens plus important de comprendre à la fois le potentiel de ces outils ainsi que leurs limites et leurs contraintes. Cela permettra au traducteur d’évoluer et de s’adapter plus facilement aux nouveaux outils qui seront mis à sa disposition dans quelques années.

9L’espace imparti ne me permet pas de développer de façon plus approfondie les diverses facettes de la formation du traducteur. J’ai toutefois tenté de montrer que le traducteur fait face à des choix cornéliens lorsqu’il s’agit de compléter sa formation de base : est-il préférable d’étendre la gamme des langues étrangères à partir desquelles il peut traduire ? N’est-il pas plutôt préférable de combiner une formation linguistique avec une solide formation dans un domaine « porteur » comme la médecine, le droit, la finance, ou la pharmacologie ? N’est-il pas tout aussi crucial de maîtriser les outils d’aide à la traduction et peut-être même de développer des compétences dans le domaine de la postédition de textes traduits par des systèmes de traduction automatique ? Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse à ces questions, mais on ne peut nier que bon nombre de traducteurs seront un jour amenés à se les poser. Le contexte de la traduction au sein des institutions européennes et plus particulièrement au sein du Centre de traduction des organes de l’Union européenne, comme évoqué très brièvement ci-dessus, leur apportera peut-être quelques pistes de réflexion qui les aideront à faire le bon choix, si nécessaire.

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Notes

1 Le Centre de traduction est chargé de gérer la base de données terminologique interinstitutionnelle IATE (Interactive Terminology for Europe), un dictionnaire électronique spécialisé de plus de 9 millions de termes bien connu des traducteurs du monde entier (http://iate.europa.eu).

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Pour citer

Thierry Fontenelle, Traduction et formation : les dilemmes du traducteur
Le français à l'université , 18-02 | 2013
Mise en ligne le: 27 juin 2013, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Thierry Fontenelle

Centre de traduction des organes de l’Union européenne (Luxembourg)

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