Le français à luniversité

Langues et médias ou les enjeux d’une formation continue au journalisme hybride à Madagascar

Lucie Raharinirina Rabaovololona

Texte intégral

1Le Département interdisciplinaire de formation professionnelle (DIFP) de la Faculté des Lettres de l’Université d’Antananarivo qui abrite une formation en Communication débouchant en option Journalisme est parti d’un contexte à la fois historique et actuel dans sa démarche présente de recherche d’ajustement de la question médiatique aux enjeux du développement local, à travers des activités réflexives sur la formation continue au journalisme (FOCOJ), au sein de son laboratoire CERCOM1.

2Les enjeux
Pour la Déclaration des principes sur la liberté d’expression en Afrique adoptée en 2002, le journaliste devrait garantir le respect total de la liberté d’expression en favorisant la libre circulation des informations et des idées, en aidant les populations à prendre des décisions en connaissance de cause. Si on se réfère à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples sur la liberté d’expression et d’information qui comprend le droit de chercher, de recevoir et de communiquer des informations et idées de toutes sortes, oralement, par écrit ou par impression, sous forme artistique ou sous toute autre forme de communication, y compris à travers les frontières, et enfin dans la lignée du Sommet mondial sur la société de l’information de Genève, 2003, et de Tunis, 2005, qui voudrait édifier une société de l’information à dimension humaine, inclusive, les enjeux du journalisme passent par la mise en place d’un volet « Recherche » sur la question médiatique même si la tendance est à la professionnalisation dès qu’on soulève la dimension qualitative de la pratique. Au vu de l’importance du codique et de la parole dans les diverses modalités du traitement d’information rapportées par les cadrages institutionnels, les aspects langue et langage ne sont guère en reste dans la problématique à traiter.

3L’existant
Les réalités de la presse écrite malgache portent à croire en l’existence de tendances linguistiques libres ; la prédominance de la langue malgache ou du français semble dépendre du groupe de presse producteur et/ou des ressources humaines qu’il mobilise. Cependant, une étude réalisée2 par le groupe de recherche FOCOJ du CERCOM a permis de (dé)montrer que derrière ces deux tendances linguistiques du contexte médiatique de Madagascar se retrouvent divers enjeux (politique, langues, technologie…) liés à différents acteurs dont le principal est le journaliste, puisque les résultats de l’enquête portent à plus de 50 % les pratiquants qui n’ont pas eu accès à la professionnalisation, notamment en contexte universitaire.

4Parler du journaliste revient à cerner le présent pour construire l’avenir : les enquêtes menées montrent que la manipulation linguistique de l’information constitue une des faiblesses des acteurs médiatiques malgaches et que la supposée « existence de choix de langue » entrevue est plutôt un indicateur des limites des acteurs en ce qui concerne les compétences linguistiques et langagières : les textes gardent une relative « objectivité » pour ne pas se dévoiler dans des perspectives de discussions plus approfondies, maniant des diversités langagières et des pluralités de forme de la francophonie plurielle, et le malgache n’est utilisé majoritairement que pour les faits divers, car il est clair que jongler avec les termes économiques en langue nationale n’est pas chose acquise au sein de la majorité du corps actuel. Rasolofoarijaona (2012) avance « qu’au lieu d’appuyer les mécanismes d’interaction au niveau de la société pour un véritable changement, les médias malgaches ne profitent qu’à une minorité de la population et s’accrochent au sensationnalisme et au traitement superficiel des informations ».

5Hypothèses et méthodologie
Pour qu’il y ait une meilleure appropriation de l’information dans le quotidien de la population, la tendance mondiale actuelle opte pour une mise en adéquation de l’amélioration du contenant et du contenu de l’information journalistique. C’est ainsi que pour une contribution concrète à l’amélioration de la situation, les enjeux ne se situent pas seulement dans la formation initiale des journalistes malgaches, car la parole est ce qui nous relie le mieux à l’expérience (Chardenet, 2009) et que pour la question linguistique et langagière, les interactions correctrices seraient mieux attendues en contexte qu’en situation pédagogique.

6Adoptant une démarche qui s’appuie sur un regard systémique, mais privilégiant les interactions fonctionnelles, le groupe de recherche du DIFP a réalisé un Séminaire régional sur les enjeux et perspectives pour la formation continue au journalisme à Madagascar.La construction d’une réflexion commune autour de la formation continue au journalisme à Madagascar et dans les régions de l’Afrique australe et de l’océan Indien constituait l’objectif principal du séminaire. Y ont participé des professionnels chargés de l’enseignement, des journalistes en exercice, des partenaires techniques et financiers, des enseignants-chercheurs et des représentants de réseaux comme le FAIR3 et le PANOS4 et cela à travers des communications, des débats et des workshops qui ont abouti à des scénarios et à des outils d’apprentissage visant l’amélioration des pratiques journalistiques.

7Les résultats applicables au cas linguistique
Le besoin d’innovation durable du métier à travers une formation continue au journalisme qui profiterait de la technologie, devenue contexte de travail du journaliste, s’est dégagé de la rencontre régionale. Le mentorat (coaching) a en effet été mis en avant pour que journalistes et étudiants en formation médiatique puissent accéder au profil de référence : avoir un niveau intellectuel (culture générale) et de l’esprit critique comme repères de professionnalisme. Le contexte national d’encadrement ne saurait faire face seul à cet enjeu5 et une régionalisation de la pratique mentorale s’impose, notamment entre les Iles indianocéaniques et l’Afrique de l’Est. Cela pose alors la question de l’incontournable multilinguisme dans une région à haute diversité marquée par un manque d’information opérationnelle alors même que 1 000 cartes de presse ont été attribuées rien qu’à Madagascar. Une francophonie plurielle à même de conjuguer avec les réseaux de journalistes anglophones des régions avoisinantes (PANOS ou FAIR) mènerait vers de meilleures compétences, car ceux qui parlent des langues les portent avec eux et sur eux et parce que les langues cultures ont un rôle essentiel dans la promotion de l’information pour le développement, plus particulièrement dans les échanges liés à l’économie territoriale, comme le démontre Rasolofoarijaona (2012) avec la filière Pomme de terre SPUNTA.

8Dès lors, la composante linguistique de la FOCOJ sera aussi question de langue nationale avec en filigrane une nécessaire adaptation socioterminologique à promouvoir en permanence quand il s’agit d’économie territoriale. Il est en effet indéniable que la culture langagière francophone doublée d’une maîtrise terminologique en langue nationale permettra au journaliste d’aller au-delà de la simple diffusion d’actualités pour privilégier une nouvelle forme d’écrit journalistique, au sein de laquelle tout un chacun aurait la possibilité de créer, d’obtenir, d’utiliser et de partager l’information et le savoir à travers le journaliste, acteur du terrain et acteur principal de la société de l’information.

9Ainsi, le traitement linguistique de l’information est au cœur de cette perspective si on considère comme principe directeur de l’acte informatif l’intérêt public : il guidera les choix stylistique et terminologique du journaliste autant que sa pratique nécessairement plurilingue.

10L’opportunité technologique a été aussi mise en avant lors des recommandations pour la formation continue au journalisme. La construction d’un contexte démocratique reposant sur de meilleurs échanges qui anime les acteurs de la formation médiatique présents au séminaire impose que des médiations de savoir et de savoir-faire soient promues par les Tics devenus les outils de travail au quotidien du journaliste, que ce soit dans leur forme mobile (téléphone portable) autant qu’en matière de bureautique, complément obligatoire d’autres médias classiques et nouveaux. C’est ainsi que du simple questionnement linguistique la perspective débouche sur la modalité potentielle de mise en œuvre d’une FOCOJ hybride avec une partie en TICE-Langues.

11L’expérience de la Maison des langues de l’Université de La Réunion constitue un exemple capitalisable dans la région de l’océan Indien. Une synergie favorisée par la présence du BOI de l’AUF est attendue par les institutions de formation au journalisme de Madagascar et des autres sites. La qualité des productions médiatiques pourrait ainsi gagner de la mise en place de formation hybride traitant de langues en contexte médiatique, voire du plurilinguisme journalistique. Cela est d’autant opportun qu’il s’agit de renforcer la capacité des journalistes selon leur localité ou suivant leur domaine de compétence et non uniformément.

12La question linguistique est donc essentielle dans la formation du journaliste indianocéanique du 21e siècle, car la démocratie a placé la parole au centre de la vie publique et le journaliste a pour mission citoyenne de libérer la parole.

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BIBLIOGRAPHIE

Breton, Ph., (2009), La parole manipulée, La découverte/Poche, Paris, 221 pages.

Chardenet, P., (2009), « Les pieds dans les racines », in Le français à l’université, 14e année, n° 2, [en ligne] http://www.bulletin.auf.org/index.php?id=834 (consulté le 7 mars 2013).

Hagège, C., (2000), Halte à la mort des langues, Paris, Odile Jacob.

Charaudeau, P., (2003), « Les discours de l’information médiatique, la construction du miroir social » in Mots : les Langues du politique, n° 72, [en ligne] http://mots.revues.org/6763 (consulté le 7 mars 2013).

Rakotoanosy, M., (2005), « Problématique de la communication à Madagascar. Réflexion pour une formation initiale », in Actes de Colloque international sur les Sciences sociales, 23 au 25 mai 2005, ESDEGS Université d’Antananarivo.

Rasolofoarjaona, M., (2012), Informations opérationnelles et veille pour le développement économique équitable à Madagascar, polycopie.

Raharinirina Rabaovololona, (2008), « De l’insécurité linguistique à l’insécurité de l’espace public ou les enjeux d’une déconstruction linguistique pour le développement de Madagascar » in Actes du colloque Les mots du développement : genèse, usages et trajectoires, Paris-France.

Raharinirina Rabaovololona, (2012), « Crise malgache et approche langagière de l’information : un enjeu pour la formation en communication » in Seradika, N°00 sur De la communication à Madagascar et dans l’Océan Indien : réflexions théoriques et/ou pratiques, existant et perspectives, [en ligne] http://madarevues.recherches.gov.mg/?Crise-malgache-et-approche (consulté le 7 mars 2013).

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Notes

1 Centre de Recherche en Communication affilié au DIFP.

2 Étude effectuée en partie avec l’appui du BOI-AUF et qui s’est étalée de janvier 2010 à avril 2012, mais à des périodes intermittentes. Elle a été faite auprès de journalistes, de patrons de presses et des consommateurs des médias de plusieurs villes de diverses régions de la Grande Ile.

3 Forum for African Investigative Reporters.

4 Panos Eastern Africa.

5 La présence d’une promotion de jeunes formateurs au journalisme formés par le DIFP avec l’appui de l’UNESCO apporterait cependant une partie de cet élan innovant si leurs pratiques pouvaient être capitalisées par les groupes de presse.

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Pour citer

Lucie Raharinirina Rabaovololona, Langues et médias ou les enjeux d’une formation continue au journalisme hybride à Madagascar
Le français à l'université , 18-01 | 2013
Mise en ligne le: 29 juillet 2013, consulté le: 19 juin 2019

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Auteur

Lucie Raharinirina Rabaovololona

Université d’Antananarivo (Madagascar)

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