Le français à luniversité

Langue française et enseignement universitaire du français en Afrique centrale, Afrique de l’Est et des Grands-Lacs

Jean-Paul Mortelette

Texte intégral

1Le Bureau Afrique Centrale et des Grands-Lacs de l’Agence universitaire de la Francophonie a organisé les 25 et 26 octobre 2012 un séminaire régional des départements universitaires de français de l’Afrique centrale, Afrique de l’Est et des Grands-Lacs.

2Le séminaire a regroupé 23 chefs de départements de français et conférenciers de la région Afrique Centrale, Afrique de l’Est et des Grands-Lacs venant de 11 pays : Bostwana, Burundi, Cameroun, Congo, Gabon, Ouganda, République centrafricaine (RCA), République démocratique du Congo (RDC), Rwanda, Tanzanie, Tchad.

3Cette rencontre a contribué à ce que les départements de français de la région puissent se connaître et échanger, pour ensuite développer des synergies et des collaborations. Les participants ont pu prendre conscience de la diversité des situations linguistiques dans la région ainsi que des problématiques diverses ou communes que rencontrent les départements de français.

Contexte linguistique

4Six pays disposent du français comme langue officielle (Burundi, Centrafrique, Congo Brazzaville, Gabon, République démocratique du Congo, Tchad) et trois pays, de l’anglais (Bostwana, Ouganda, Tanzanie). Deux pays ont le français et l’anglais comme langue officielle, soit le Rwanda et le Cameroun. Le français est la seule langue officielle du Congo Brazzaville et du Gabon. Tous les autres pays ayant le français comme langue officielle le partagent avec une autre langue.

5On peut classer les pays selon le pourcentage de la population maîtrisant le français. Il y a les pays où le français est compris par la majorité de la population : Cameroun (75 %), Congo Brazzaville (80 %) et Gabon (80 %). Viennent ensuite les pays où le français reste une langue couramment pratiquée : RCA (35 %), Tchad (25 %) et RDC (10 %). Dans deux pays, le français est une langue minoritaire et souvent maîtrisée par l’élite : Burundi (5 %) et Rwanda (4 %). Enfin, le français est enseigné en tant que langue étrangère à l’école au Bostwana, en Ouganda et en Tanzanie.

6Cinq pays ont une langue nationale africaine qui fédère une majorité de la population : le Burundi avec le Kirundi, le Rwanda avec le Kinyarwanda, la RCA avec le Sango, le Bostwana avec le Tswana et la Tanzanie avec le Swahili. Dans les autres pays, c’est la langue officielle qui fait généralement office de langue partagée. La situation des langues vernaculaires est très disparate entre une seule langue de communication au Burundi et au Rwanda et 250 langues au Cameroun et en RDC1

7Le français est la seule langue officielle de l’Université au Burundi, en RCA, au Congo Brazzaville, au Gabon et en RDC. Le Rwanda, le Bostwana, l’Ouganda et la Tanzanie adoptent l’anglais. Le Cameroun a un enseignement bilingue français/anglais. Le Tchad a trois langues universitaires : le français, l’arabe et l’anglais, mais la langue de publication principale demeure le français. La langue de la publication scientifique est intimement corrélée à celle de l’Université, et la distribution est globalement la même.

8La tendance observée ces cinq dernières années tend clairement au plurilinguisme. On note un certain intérêt pour le français dans les pays anglophones de la région tels que l’Ouganda et le Bostwana. Les personnes réalisent en effet l’intérêt de maîtriser plus d’une langue internationale et commencent souvent par le français. Notamment, le français est proposé dans de plus en plus d’universités. À l’inverse, les pays francophones mènent des initiatives pour adopter d’autres langues telles que l’anglais. Ce plurilinguisme peut parfois être ressenti comme une concurrence au français, notamment en RCA, où le Sango prend de plus en plus de place dans les échanges courants et induit une baisse du niveau en français. Seul le Rwanda fait exception à cette tendance plurilingue en se tournant vers l’anglais au détriment du français (bien que le français reste la langue officielle).

L’enseignement universitaire des langues

9On comptabilise quelque 131 départements/écoles de langues dans les 8 pays concernés2, dont 50 pour la Tanzanie (un département par université), 32 pour l’Ouganda et 26 pour le Cameroun.

10Les appellations de ces départements sont diverses. On retrouve néanmoins des désignations et recoupements fréquents tels que départements de langues, départements de langues et cultures, départements de langues et littératures, départements de langues africaines, départements de langues vivantes, départements de lettres modernes...

11On peut comptabiliser environ 22 038 étudiants inscrits dans un département de langues dans 8 pays3. Contrairement au discours généralement répandu, 74 pays sur 9 dénotent un engouement accru pour les langues, notamment les langues internationales, dont le français. Seuls le Rwanda et la Tanzanie indiquent un désengagement de ce domaine ou un recul des effectifs. Certains pays tels que le Congo Brazzaville, le Bostwana ou l’Ouganda regrettent néanmoins un désintérêt pour les langues nationales.

12Il existe, dans tous les pays, des modules obligatoires de langues — français et/ou anglais — dispensés dans toutes les filières.

Les départements de français

13On dénombre quelque 36 départements de français dans 10 de ces pays. On peut comptabiliser environ 14 331 étudiants inscrits dans un département de français dans 8 des pays en question 5.

14Le français est généralement enseigné au niveau6 Licence (3 ans) ou Licence/maîtrise (4 ans). Seuls la RCA, le Congo Brazzaville et le Cameroun proposent actuellement un Master. Des Masters sont en projet au Bostwana et en Tanzanie. Seul le Cameroun délivre le niveau Doctorat.

15Les tendances observées nous amènent à relativiser les a priori sur le manque d’attractivité des départements de français. Notamment, dans les pays anglophones que sont le Bostwana, l’Ouganda et la Tanzanie, on note une augmentation des effectifs allant souvent de pair avec la création de nouveaux départements de français. L’inscription dans les départements de français progresse aussi dans des pays francophones comme le Cameroun et le Tchad, et la part des étudiants inscrits dans les départements de français reste stable au Burundi et au Congo Brazzaville.

16En fait, il n’y a que le Rwanda qui acte la quasi-disparition du français et la RDC qui constate la diminution des effectifs, expliquée par le fait que cette filière débouche généralement sur des métiers peu rémunérés. L’enseignement est justement la voie royale d’insertion citée par tous les chefs de départements. Il y a ensuite les médias, l’administration publique, la recherche, les bibliothèques et la traduction-interprétariat dans les pays anglophones. Cette forte dépendance aux emplois de la fonction publique crée une dépendance aux fluctuations des recrutements dans ce secteur. Ainsi, des restrictions sur le recrutement public peuvent engendrer une grande précarité professionnelle des diplômés des départements de français.

17À ce propos, il faut indiquer les initiatives de professionnalisation des départements de français. Il s’agit notamment de Master à vocation professionnelle : Master en didactique du français au Burundi (ne fonctionne plus), Master de linguistique professionnelle (RCA), Master professionnel en sémiotique (Cameroun)... Des modules de Français sur objectifs spécifiques (FOS) sont introduits dans les pays anglophones (Bostwana, Ouganda et Tanzanie). L’Université de Bangui projette aussi d’ouvrir une Licence professionnelle spécialité FOS.

18Aussi, la plupart des départements de français développent des collaborations nationales, régionales ou internationales.
– Au niveau national, dans les pays où les départements de français sont nombreux, on peut noter des mobilités d’étudiants entre les départements de français (Cameroun), des actions conjointes telles que des colloques (Cameroun) ou encore des revues interinstitutionnelles en RDC.
– Les collaborations régionales concernent essentiellement des missions d’enseignement ou des échanges d’étudiants et d’enseignants.
– Les collaborations internationales Sud-Nord concernent principalement la formation de niveau master et doctorat, les échanges d’enseignants et d’étudiants et la formation de formateurs.

19En ce qui concerne l’encadrement, on compte 314 enseignants-chercheurs au sein des départements de français dans 9 pays7, dont 72 % sont titulaires du doctorat.

La recherche sur la langue française

20La production scientifique des départements de français est faible. Il y a peu de thèses soutenues ces cinq dernières années, hormis au Cameroun, qui a délivré 30 thèses. Ensuite, il y le Tchad avec 5 thèses, le Burundi avec 3 thèses, 2 thèses en Centrafrique (avec le Cameroun) et une thèse au Congo Brazzaville8. La publication d’articles sur la langue française relève essentiellement du Congo Brazzaville (60 articles ou publications) et du Cameroun (50 articles ou publications).

21Les départements de français relèvent les freins au déploiement de cette recherche tels que le manque de financement, la faible structuration/motivation des équipes de recherche ou encore la difficulté à publier en français et sur le français dans les pays anglophones. Seul le Congo Brazzaville indique un dynamisme de la publication scientifique.

22À la suite de la collecte de ces données et des échanges, les participants du séminaire ont ensuite jeté les bases d’un réseau des départements universitaires de français de l’Afrique Centrale, Afrique de l’Est et des Grands-Lacs qui sera soutenu par l’AUF. Des activités sont déjà envisagées pour 2013 telles qu’une formation à distance à l’attention des enseignants universitaires de français, des échanges et perfectionnements des professeurs, un état des lieux des départements de français ainsi que des activités de recherche sur « la littérature d’expression française à l’université » ou encore « l’enseignement des langues et langues d’enseignement ».

23La communauté virtuelle des départements universitaires de français de l’Afrique Centrale, Afrique des Grands Lacs et Afrique de l’Est est maintenant ouverte.
Les enseignants-chercheurs des départements de français sont invités à la rejoindre : http://www.savoirsenpartage.auf.org/groupes/20/

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Notes

1  Détails : Burundi (1), Bostwana (+ de 200), Cameroun (250), Centrafrique (73), Congo Brazzaville (environ 60), Ouganda (43), RDC (250), Rwanda (1), Tanzanie (156), Tchad (131).

Pas de données pour le Gabon.

2  Pas de données pour le Gabon, la RDC et le Tchad.

3  Pas de données pour le Bostwana, la RDC et la Tanzanie.

4  RCA, Congo Brazzaville, Bostwana, Cameroun, Ouganda, Tchad. Et le Burundi mais essentiellement vers l’anglais.

5  Pas de données pour le Bostwana, la Gabon et la Tanzanie.

6  Pas de données pour le Gabon et la RDC.

7  Pas de données pour le Gabon et la RDC.

8  Pas d’informations pour le Bostwana, la RDC, le Rwanda et le Gabon.

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Pour citer

Jean-Paul Mortelette, Langue française et enseignement universitaire du français en Afrique centrale, Afrique de l’Est et des Grands-Lacs
Le français à l'université , 17-04 | 2012
Mise en ligne le: 08 février 2013, consulté le: 26 juin 2019

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Auteur

Jean-Paul Mortelette

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