Le français à luniversité

La langue utilisée en consultation dans une maternité de Brazzaville et son impact sur le recueil de données

Herman N’Dinga

Texte intégral

1L’interrogatoire est le premier moment de l’examen médical. C’est une étape essentielle. Il permet d’établir le contact avec le patient, de recueillir le motif de consultation, les antécédents et l’histoire de la maladie (1). Le lien entre le patient et le personnel médical y est représenté par la parole, la langue, la communication (2, 3, 4).

2Plusieurs langues sont parlées à Brazzaville parmi lesquelles le français qui est la langue officielle du pays (République du Congo), et le lingala (nord de la ville), le kikongo et le monokutuba (sud de la ville) qui sont les langues nationales (5). Nous avons réalisé cette étude pour déterminer la langue la plus utilisée en consultation à la maternité de l’HBT, identifier les critères de choix de la langue et déterminer son impact sur la qualité du recueil de données.

Méthodologie 

3Il s’est agi d’une étude prospective réalisée à la maternité de l’HBT du 1er novembre 2011 au 31 janvier 2012. Deux enquêteurs (gynécologues) ont assisté aux consultations pour le recueil de données. Ni le personnel de santé ni les patientes ne savaient qu’il s’agissait d’une enquête.

4Le recueil de données s’est fait sur une fiche renfermant des données sur la patiente, sur le personnel de santé et sur l’entretien. Le recueil de données a été jugé bon lorsque la patiente s’exprimait convenablement dans la langue utilisée, moyenne lorsqu’elle éprouvait des difficultés et médiocre lorsqu’elle répondait aux questions dans une autre langue ou restait silencieuse.

Résultats

51) fréquence, langue de salutation et choix de la langue à utiliser lors de l’entretien
Au cours de la période d’étude, 2 481 femmes ont consulté à la maternité de l’HBT. Deux cents femmes, soit 8 % d’entre elles, ont fait l’objet de cette étude (médecins : 100 ; sages-femmes : 100).La langue de salutation utilisée par le personnel de santé était le français dans 143 cas (71,5 %) et le lingala dans 57 cas (28,5 %).

6La question « Dans quelle langue souhaiteriez-vous qu’on parle ? » n’a pas été posée à la patiente.Le choix de la langue n’a pas été proposé aux patientes par le personnel. Les patientes ont proposé la langue dans 38 cas (19 %).

72) Langue utilisée lors de l’interrogatoire et qualité du recueil de données
Le lingala seul a été utilisé dans 42 % des cas, et le français dans 31 % des cas. Le français associé à une autre langue a été utilisé dans 25,5 % des cas. Les médecins ont utilisé le français lors de la consultation dans 49 % des cas et les sages-femmes le lingala dans 65 % des cas.

8L’entretien a été fait dans la langue la plus utilisée à domicile dans 69 % des cas. Dans ce cas, la qualité du recueil de données a été jugée bonne dans 87,7 % des cas. L’entretien a été fait dans une langue autre que la plus utilisée à domicile dans 31 % des cas. Dans ce cas, la qualité du recueil de données a été jugée médiocre, dans 51,6 % des cas.

93) Choix de la langue par le personnel de santé et attitude face à un obstacle
Le critère de choix de la langue a été la langue de la réponse de la parturiente à la salutation dans 66 cas (33 %), son niveau d’instruction dans 65 cas (32,5 %), son âge dans 39 cas (19,5 %) et non défini dans 30 cas (15 %). La langue a constitué un obstacle à l’entretien dans 19 cas. Le personnel a réagi par l’appel d’un parent ou d’un autre membre du personnel de santé pour faire l’interprète dans 11 cas (57,9 %), la persistance malgré les difficultés dans 5 cas (26,3 %) et la poursuite de l’examen dans le silence dans 3 cas (15,8 %).

Discussion 

10Le Congo, ancienne colonie française, est un pays francophone (6). Plusieurs langues sont utilisées à la maternité de l’HBT. Le français est la plus utilisée lors des salutations par le personnel de santé. Cela est certainement un héritage de la colonisation. De plus, le Congo est un pays fortement scolarisé (7) et le français est perçu comme la langue du prestige et des intellectuels.  

11En dehors du français, seul le lingala est utilisé par le personnel lors des salutations. Ceci est certainement lié au fait que les malades qui y consultent habitent pour la plupart les quartiers nord (5). L’importance de la langue dans la communication en général et entre les membres du personnel de santé et les patients est connue (4, 8). En médecine, l’interrogatoire guide le reste de l’examen. Dans 81 % des cas, lors de l’interrogatoire, médecins et sages-femmes utilisent d’emblée la langue de leur choix sans demander l’avis du malade. Cela peut constituer un véritable obstacle au recueil de données si la patiente ne peut s’exprimer facilement. La langue la plus utilisée lors de la consultation par les médecins est le français et par les sages-femmes, le lingala. Nous n’avons pas d’explication à cela. Cependant, le niveau scolaire pour la plupart des sages-femmes est la classe de troisième.

12Il n’a pas été demandé aux patientes leur langue la plus parlée à la maison. Cette question est capitale. L’interrogatoire dans cette langue apportera plus de précisions que dans une autre. Nous notons que plus la langue de l’entretien est couramment parlée par la patiente à domicile, plus la qualité des données recueillies est bonne, et inversement.

13Les praticiens ont estimé avoir basé le choix de la langue sur la langue de la réponse de la parturiente à la salutation, son niveau d’instruction et son âge. B. Antar (2) note lors de ses observations que les médecins basaient le choix de la langue sur l’âge. Ces critères sont subjectifs. On peut être capable de dire bonjour dans une langue sans être capable de tenir un dialogue. On peut avoir un haut niveau d’instruction et avoir des difficultés à s’exprimer en français.

14Faire intervenir une autre personne pour faire l’interprète en cas de difficulté nous paraît la meilleure des stratégies. Cette option n’a été mise en œuvre que dans 57,9 % des cas. Lorsqu’elle est requise, nous souhaiterions la faire assurer par le personnel tenu à l’éthique et à la déontologie. Un membre de la famille comme traducteur peut rompre le secret médical.

15La langue peut constituer un véritable obstacle au recueil de données lors d’un examen médical. Il est capital de demander à la patiente la langue dans laquelle elle voudrait que l’entretien ait lieu. En cas de difficulté, nous recommandons de faire intervenir un membre du personnel de santé comme interprète.

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BIBLIOGRAPHIE

J. Lansacé, Lecompte P et Marret H, « Examen gynécologique normal » in Gynécologie pour le praticien, 7e édition, Masson, Paris, 2007 : 3-15.

Bensakesli Antar, Interactions et choix de la langue des médecins dans les consultations médicales, 2006, Université Mentouri de Constantine, Faculté des Lettres et des Langues, République Algérienne démocratique et populaire.

M. Lachowsky, « Relation médecin-malade en gynécologie. Étude et approche », Lettre du gynécologue, décembre 1999, n° 247, p. 21-24.

Meryem Nciri. « La communication dans la relation médecin-malade », Espérance Médicale, décembre 2009, tome 16, n° 164, p. 582-85.

Jacquot André, « Les langues du Congo-Brazzaville. Inventaire et classification », Cahiers 0.R.S.T.O.M., série Sciences humaines, vol. VIII, no 4, 1971, p. 349-57.

Côme Kinata, « Les administrateurs et les missionnaires face aux coutumes au Congo français », Cahiers d’études africaines [En ligne], 175, 2004, mis en ligne le 30 septembre 2007, consulté le 14 juillet 2012. URL : http://etudesafricaines.revues.org/4744

EDSC-I 2005. Rapport Préliminaire. Centre national de la statistique et des études économiques, Brazzaville Congo, mars 2006.

Myriam Graber, « Communication interculturelle à l’hôpital : réflexion autour de la médiation », Revue Tranel, 2002 ; 36, p. 113-122.

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Pour citer

Herman N’Dinga, La langue utilisée en consultation dans une maternité de Brazzaville et son impact sur le recueil de données
Le français à l'université , 17-03 | 2012
Mise en ligne le: 13 février 2013, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Herman N’Dinga

Université Marien Ngouabi (Congo-Brazzaville)

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