Le français à luniversité

Jean-Joseph Rabearivelo, Œuvres complètes, Tome II 

Magali Nirina Marson

Référence de l'oeuvre:

Rabearivelo Jean-Joseph, édition critique coordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa, Laurence Ink et Claire Riffard (2012), Oeuvres complètes, Tome II, collection Planète libre, CNRS éditions, AUF, ITEM, Transfers, Paris, 1792 pages.

Texte intégral

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1La parution, le 7 juin 2012, du second tome des Œuvres complètes de Jean-Joseph Rabearivelo, aux CNRS Éditions, dans la collection « Planète libre », marque l’aboutissement d’une dense entreprise éditoriale de quatre ans. Menant à terme les deux premiers objectifs que s’est fixés l’équipe « Manuscrits francophones » du laboratoire ITEM du CNRS, associé à l’AUF, chargée de ce qui tend à apparaître comme la renaissance du premier poète francophone malgache, au travers de la « RE-CO-NAISSANCE »1 du précurseur au talent polymorphe et à la démarche visionnaire qu’il fut, et de l’incontournable apport de son oeuvre aux lettres francophones, à la littérature. Il semble en effet que l’on puisse lire ce volume, suite du premier tome, ainsi que les mille pages bientôt éditées sur support numérique, comme ce nouveau et mobile chez-soi qu’évoque le diariste, s’interrogeant sur la mort et, après, notant : « […] retourner à la terre, en vue peut-être de se monter une nouvelle tente ? »2

2Rendant, plus de soixante-dix années après sa disparition, justice à celui qui confiait à ses « Témoins secrets »3 sa « […] certitude qu’on s’intéressera[it], plus tard, terriblement4 à [lui] »5, l’équipe coordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard est donc venue à bout des premiers enjeux de la tâche qu’elle s’est assignée : « sauvegarder la mémoire » de Jean-Joseph Rabearivelo, l’« éditer » en vue du troisième objectif : « partager » ce legs, faire découvrir et comprendre la voix et la démarche du plus célèbre poète malgache francophone, dont la majeure partie de l’héritage est néanmoins longtemps restée méconnue, inédite dans son entier. Un bref retour s’impose, sur le parcours désenchanté d’un autodidacte surdoué et incompris.

3Rien ne prédisposait ce « bâtard » né en 1901 dans une famille désargentée de la vieille aristocratie de Tananarive, contraint de quitter l’école à 13 ans pour exercer des petits métiers, à devenir celuique Léopold Sédar Senghor, dans son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, présente comme « le prince des poètes malgaches ». S’initiant seul aux langue et culture françaises, se découvrant une passion dévorante pour la littérature et l’écriture, cet autodidacte surdoué, acharné et ambitieux acquiert assez vite un certain renom, dans les cercles littéraires de l’île et outremer. Ses publications, en malgache et en français, dévoilent les facettes plurielles de son talent, mises de l'avant par ce second tome. Poète, journaliste, critique, Jean-Joseph Rabearivelo est aussi dramaturge, romancier, historien. De l’île, il correspond avec des éditeurs étrangers, des poètes, des écrivains, comme Robert-Edward Hart, André Gide… révélant son « souci » de « mettre en relation »6 les mondes littéraires siens, européen et malgache. Traduisant des poèmes malgaches traditionnels et contemporains en français, il publie Edgard Poe et envisage une anthologie de Paul Valéry en malgache. Voulant transcender les frontières et sensibiliser chacune de ses cultures-sources aux richesse et poésie de l’autre, ce « passeur de langues » crée une écriture qui mêle les influences : un « mé-tissage » que n’est pas prête à accueillir la société bipolarisée dans laquelle il évolue. Incompris par ses compatriotes attachés à la lettre de la tradition, Jean-Joseph Rabearivelo l’est également par les colonisateurs, rétifs au dépaysement hors de leurs repères classiques. Certains de ses textes se voient refusés, sa participation à l’exposition parisienne de 1937, annulée. Le désenchantement croît, comme la solitude. Le poète se suicide le 22 juin 1937, laissant des malles contenant la plus grande part de son œuvre, monumentale, qui s’y serait détériorée si ses héritiers n’avaient pris conscience de l’urgence de sauvegarder ce patrimoine fragile.

4Après moult péripéties (projets abandonnés, tentative de spoliation des ayants droit en vue de ventes clandestines…), une malle est confiée au Centre culturel Albert-Camus (devenu l’Institut français). Sous l’égide du laboratoire CNRS-ITEM, spécialisé dans les sauvegarde et valorisation des documents anciens, et de l’AUF, la décision est prise, en septembre 2008, de réaliser cette édition critique de référence des œuvres complètes du poète, en l’informant de la façon la plus exhaustive, organisée, actuelle, vivante possible.

5« Aventure » convient pour qualifier l’énorme et minutieuse tâche entreprise, tant à Madagascar qu’en France. Physique, manuel, technique, le dépouillement de cette cantine de métal bondée de manuscrits, tapuscrits, brochures, feuilles… est suivi de l’inventaire des éléments, identifiés et classés selon des codifications précises, avant d’être scannés et leurs textes saisis. En février 2010, coup de théâtre : une seconde malle est retrouvée, ramenant l’équipe presque au départ. Les différents chapitres sont ensuite rédigés, le fil conducteur mis en place. Face à la masse textuelle, la décision est prise de scinder ces Œuvres complètes. Le choix est fait de découper les tomes par « fonctions » de l'écrivain : Le Diariste, L'Épistolier, Le Moraliste (Tome I) et Le Poète, Le Narrateur, Le Dramaturge, Le Critique, Le Passeur de langues et l'Historien (Tome II). Les textes malgaches sont systématiquement traduits. L’appareillage critique est consistant : introductions mettant en perspective le contenu de chaque volume, présentant la situation littéraire de chaque texte au sein de l’œuvre, notes éclairant le contexte de la création, dictionnaires, bibliographies primaire et secondaire...

6D’un tome à l’autre, une gradation croissante s’effectue de la découverte de « l’univers Jean-Joseph Rabearivelo ». De l’homme, son intime exhibé dans les Calepins bleus, nous passons au laboratoire du poète, au sens étymologique de « re-créateur de monde ». L’approche génétique, ici rigoureuse, que ne nécessitait pas le tome I, donne à voir les étapes successives de l’élaboration de chaque texte. Les corrections, ajouts, ratures, reprises de l’auteur sont consignés, classés chronologiquement. Les notes génétiques montrent le travail de création et mettent en scène son évolution. La mutation, dans Presque-songes et Traduit de la nuit, au cours de laquelle le poète dépasse « l’interférence » culturelle en lui, écrivant en deux langues d’un seul mouvement, est re-présentée. Jointe au découpage de ce tome, cette approche particulière révèle les aller-retour constants, naturels, qu’effectue, entre les langues et les cultures, mais également entre les genres, le passeur visionnaire à la volonté transfrontalière. Archive visant la sur-vie de son legs aux générations futures, ce second tome s’ajoute au premier pour se faire arche d’alliance, reflet de l’unité profonde d’une démarche, dans l’ouverture et la pluralité.

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Notes

1 Graphie utilisée par l’auteur in Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa, Claire Riffard [coord.], Jean-Joseph Rabearivelo, Œuvres complètes, Tome I, Paris, CNRS Éditions/Présence africaine, « Planète libre », 2010.

2 Ibid.

3 Sous-titre des Calepins bleus, que le Tome 1 restitue à l’ensemble recueilli.

4 Ceci est souligné par l’auteur.

5 Tome I, Id., p. 334.

6 Expression empruntée à Édouard Glissant.

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Pour citer

Magali Nirina Marson, Jean-Joseph Rabearivelo, Œuvres complètes, Tome II 
Le français à l'université , 17-03 | 2012
Mise en ligne le: 12 février 2013, consulté le: 18 mars 2019

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Auteur

Magali Nirina Marson

Université d’Antananarivo (Madagascar)

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