Le français à luniversité

« Et l’une et l’autre face des choses » La déconstruction poétique de l’Histoire dans Les Indes et Le Sel noir d’Édouard Glissant

Catherine Delpech

Référence de l'oeuvre:

Kassab-Charfi, Samia, (2011), « Et l’une et l’autre face des choses » La déconstruction poétique de l’Histoire dans Les Indes et Le Sel noir d’Édouard Glissant, Honoré Champion, Paris, 240 pages.

Texte intégral

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1Peu d’études consacrées à Édouard Glissant explorent son œuvre à partir d’une microlecture des textes, a fortiori des poèmes premiers. Amenée par des prolégomènes éclairants sur les notions et la bibliographie du poète antillais, l’exégèse de Samia Kassab-Charfi pointe avec finesse le ferment de ce qui deviendra, à la source des Indes et du Sel noir, la notion de Relation. L’ouvrage en saisit ici le principe, le précipité, ou encore précisément le sel. La « perversion de la substance », amère, frelatée… où se dit la récolte poétique : écumes de « saumures sales » aux plaies des « Transhumés » vers Les Indes; salinités antiques noircies du « sang des victimes » et des « cendres » puniques ; gabelles sombres et faméliques d’un Moyen-âge inénarrable. Voilà bien « l’une et l’autre face des choses » ! La formule, empruntée aux Indes, convie au repérage d’une dialectique passée à l’épreuve de la réalité. La parole se sécrète douloureusement, arrachée aux toponymies fantasmées de l’Occident, et tente un indicible : les complaintes élégiaques des mémoires inavoués de l’Histoire et les forfaits innommables des grandes pompes conquérantes… L’analyse montrera que cette difficile déconstruction, en levant un anathème, ensemence un champ : les voix éparses des « peuples contraints » que les salves de l’écrasante chronique avaient jusque-là « engouffrées ». L’équilibre diachronique et synchronique de l’approche révélera que temps et lieux se répondent aux coutures des recueils et jusqu’aux moindres confins de l’œuvre. De manière tout aussi efficace seront dégagés les « postes-clés » des deux recueils, sans sacrifier aux « nerfs » topiques et esthétiques de l’œuvre. Ce « petit livre » (comme le dit son auteure), richement référencé et circonstancié avec justesse, fait un précieux vade-mecum pour les néophytes de l’œuvre glissantienne autant que pour les lecteurs avertis, qui en découvriront une réception neuve…

2Un an après la disparition d’Édouard Glissant, le mouvement des Indes vers Le Sel Noir semble ici se prolonger : l’accolade (ou l’« échohée ») entre les rives puniques et les anses antillaises, entre le Maghreb et la Caraïbe… et la geste de la première révolution « transhistorique »1 du XXIe siècle entamée il y a un an par le peuple tunisien. Une occasion sans doute pour Samia Kassab-Charfi d’y relire les cendres de sa Carthage natale ou de partager cette « lamentation du monde dont s’enivre la poitrine »2, forte justement d’un autre appel : celui du « lieu du Temps où les humanités se rencontreront enfin »3. Désormais, le lecteur voudra croire au « lent effacement des absolus de l’Histoire »4. Voilà bien le très grand effet de ce « petit livre » !

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Notes

1 Traité du Tout-monde, Poétique IV, Paris, Gallimard, 1997, p. 113.

2 Les Indes, Poèmes Complets, Paris, Gallimard, 1994, p. 164.

3 Sartorius, Le roman des Batoutos, Paris, Gallimard, 1999, p. 15.

4 Traité du Tout-monde, poétique IV, op. cit., p. 16.

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Pour citer

Catherine Delpech, « Et l’une et l’autre face des choses » La déconstruction poétique de l’Histoire dans Les Indes et Le Sel noir d’Édouard Glissant
Le français à l'université , 17-03 | 2012
Mise en ligne le: 12 février 2013, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Catherine Delpech

Université Toulouse II — Le Mirail (France)

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