Le français à luniversité

« L’enseignement supérieur et la recherche dans le contexte des Grands Lacs et d’Afrique de l’Est : les enjeux linguistiques pour l’intégration régionale »

Évariste Ntakirutimana

Texte intégral

1Sous le haut patronage du ministre de l’Éducation de la République du Rwanda, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), en collaboration avec la Faculté des Lettres, Médias et Sciences Sociales de l’Université Nationale du Rwanda (FAMSS-UNR), a organisé, du 21 au 22 mars 2012, à Butare, un séminaire regroupant les chefs de départements de langues et centres de recherche de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) et de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE). Le but du séminaire était d’échanger sur les enjeux linguistiques reliés à l’intégration universitaire régionale au sein de la CEPGL et de la CAE pour une suite appropriée. L’université en tant que centre de création et de diffusion du savoir, lieu de formation des cadres et des professionnels, doit jouer son rôle avant-gardiste. En effet, les politiques linguistiques à ce niveau d’enseignement influent inéluctablement sur l’avenir du système social dans son ensemble.

2L’intégration au sein de la CEPGL et de la CAE est en effet problématique. La CEPGL réunit les anciennes colonies belges, à savoir le Rwanda, le Burundi et la République démocratique du Congo (RDC). Originellement, la CAE rassemblait les anciennes colonies britanniques, le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda. Le Rwanda et le Burundi, dont le français est la langue officielle, ont récemment rejoint le trio. La RDC a déjà exprimé le souhait d’en être membre.

3Dans l’ensemble, les six pays sont caractérisés par une diversité linguistique déroutante, à l’exception du Rwanda et du Burundi, dont l’homogénéité linguistique est légendaire : une même langue commune pour chacun des pays, le kinyarwanda et le kirundi respectivement. La situation sociolinguistique de la région des Grands Lacs lato sensu (y compris l’Afrique de l’Est) est très complexe. Le tableau suivant, qui tient compte exclusivement d’importantes langues, est éclairant en matière de babélisme dans la région.

4 Le babélisme dans la région des Grands Lacs africains

Pays

Nombre de langues

Langues nationales

Langues officielles

Burundi

4

1

2

RDC

221

4

2

Kenya

61

1

2

Rwanda

4

1

3

Tanzanie

131

1

2

Ouganda

47

2

2

Ntakirutimana (2002) La langue swahili comme base d’unification dans la région des Grands Lacs africains, Université Laval, Québec, thèse de doctorat (p. 68)

5Sur le terrain, les langues locales, régionales et internationales se font fatalement concurrence, avec toutes les conséquences qui en découlent, car la loi du plus fort est inévitable en matière de langues.

6Dès lors que l’heure du regroupement dans les grands ensembles a sonné pour la région, il importe de se demander comment réussir l’intégration politique et économique tant recherchée. Comment sauvegarder la diversité linguistique qui préoccupe, à juste titre, le monde entier ? Comment utiliser les langues de large extension sans porter atteinte aux droits linguistiques de tout un chacun ? Comment rendre l’enseignement supérieur et la recherche profitables aux différents pays ou communautés multilingues alors que l’enseignement et la recherche doivent viser avant tout le bien-être social au sens large du terme ? Est-il possible d’envisager un processus académique régional intégrant l’ensemble des langues ? Comment envisager et conduire des projets régionaux conjoints ? Voilà grosso modo la problématique dont devait débattre la quarantaine de responsables des départements de langues et universitaires aussi bien régionaux qu’internationaux.

7En somme, il serait erroné, voire périlleux, de prôner l’homogénéisation linguistique. Non seulement l’histoire de la tour de Babel se répéterait avec toutes ses conséquences, mais tout le patrimoine socioculturel serait également englouti. Écarter l’une ou l’autre langue du milieu universitaire serait finalement la déconsidérer et pulvériserait les diverses opportunités qu’elle offre. Afin de bien circonscrire la problématique, trois thèmes ont été soumis aux contributeurs :

  • Cadre théorique : définition, avantages et défis du plurilinguisme

  • Expériences et spécificités nationales du plurilinguisme

  • Plurilinguisme et intégration universitaire régionale au sein de la CEPGL et de la CAE

8Une cinquantaine de candidats a répondu à l’appel. Cela témoigne manifestement de l’intérêt pour le sujet. Néanmoins, en raison de l’agenda du séminaire, il n’a été possible de retenir que huit contributions en fonction de leur qualité scientifique et de leur répartition dans les trois thématiques. L’idéal était que chaque pays soit représenté, dans le but ultime de partager les différentes expériences de la région. Néanmoins, la Tanzanie n’a pas pu être représentée, nonobstant les efforts fournis en ce sens. Qu’à cela ne tienne ! Les problèmes linguistiques sont presque les mêmes dans la région.

9Les huit meilleures présentations qui ont fait l’objet de la première journée, le 21 mars 2012, sont les suivantes :

  • Pour une approche écolinguistique du plurilinguisme dans la zone CEPGL-EAC (Jean Berchmans Ntakirutimana, Brock University, Canada)

  • La politique linguistique de la RDC à l’épreuve du terrain : de l’effort de promotion des langues natales au surgissement de l’entrelangue (Jean Claude Makomo, Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu)

  • Les conséquences de l’intégration régionale du Burundi : vers une politique linguistique entre autarcie et altruisme (Melchior Ntahonkiriye, Université du Burundi)

  • Résoudre le problème de plurilinguisme en Ouganda : une politique de planification linguistique mal partie (Abubakar Kateregga, Université Nationale du Rwanda)

  • Apprentissages linguistiques et nécessités didactiques en contexte d’intégration régionale : le rôle des universités (Domitien Nzigiyimana, Université du Burundi)

  • The East African Framework in the Context of Plurilinguism: A case of University Education in Regional Integration (Wanyonyi Andrew Nakhisa, Kenyatta University)

  • Un multilinguisme stratégique au service d’une intégration régionale ambitieuse et durable en Afrique de l’Est et dans les Grands Lacs(Marie-Alix Forestier, Université de Ngozi, Burundi)

  • Quelles langues pour l’intégration régionale ? Valoriser les langues africaines au profit de l’intégration régionale en Afrique des Grands Lacs et de l’Est (Emmanuel Nikuze, Institut de Recherche Scientifique et Technologique, Rwanda)

10De toutes ces communications se dégage une conclusion consensuelle : Pour une meilleure intégration régionale, il importe d’adopter des politiques linguistiques réalistes, c’est-à-dire des choix linguistiques conscients qui répondent efficacement aux besoins brûlants des populations respectives. Cela ne peut se faire sans hiérarchisation des langues. La hiérarchisation écolinguistique semble être la meilleure façon de préserver le maximum de langues et de cultures très florissantes dans la région.

11La journée du 22 mars 2012 fut consacrée aux ateliers sur des projets conjoints. L’ambition de l’Agence universitaire de la Francophonie étant de fédérer un réseau régional des départements et centres de langues visant à :

  • partager les expériences et pratiques nationales et régionales sur le plurilinguisme

  • renforcer et valoriser la recherche en langues et littératures

  • faire émerger des problématiques communes aux départements de langues de la région

  • élaborer et soutenir des projets régionaux dans le domaine des langues

12Sur le plan concret, cinq projets d’importance, dont la plupart sont à l’état embryonnaire, ont fait l’objet d’ateliers. Il s’agit :

  • du mastère régional en traduction et interprétariat (Université Nationale du Rwanda)

  • du mastère régional en didactique du français langue étrangère (Université du Burundi)

  • du dictionnaire multilingue en ligne sur les langues des Grands Lacs (Université de Ngozi, Burundi)

  • de la sauvegarde et de la valorisation des textes traditionnels via le plurilinguisme et les nouvelles technologies (Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu, RDC)

  • de structurer un réseau EAC et GL des départements et centres de langues (AUF, Bujumbura)

13À l’issue des ateliers, des possibilités de démarrage de ces projets ont été discutées en plénière. Il a été admis que tous ces projets sont bénéfiques et urgents pour la région. Les moyens financiers requis constituent cependant un grand obstacle à leur réalisation. C’est à ce niveau qu’il faudrait mobiliser tous les efforts et contributions. L’AUF fait de son mieux en matière d’appui.

14S’agissant de soutien, le réseau Lexicologie, Terminologie et Traduction (LTT) a pris les devants. Son secrétaire général, le professeur Xavier Blanco de l’Université autonome de Barcelone, a animé, le 23 mars, une formation sur le logiciel NOOJ, un outil de travail très utile dans l’analyse du corpus linguistique. Les participants sont donc armés pour mener à bon port les projets envisagés.

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Pour citer

Évariste Ntakirutimana, « L’enseignement supérieur et la recherche dans le contexte des Grands Lacs et d’Afrique de l’Est : les enjeux linguistiques pour l’intégration régionale »
Le français à l'université , 17-02 | 2012
Mise en ligne le: 08 février 2013, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Évariste Ntakirutimana

Université Nationale du Rwanda (Rwanda)

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