Le français à luniversité

Apprendre les langues et former à l’ingénierie linguistique à distance

Thierry Chanier

Texte intégral

1Thierry Chanier est professeur à l’Université de Franche-Comté. Il anime une équipe bidisciplinaire d’informatique et de sciences du langage (http://idal-rec.blogspot.com). À l’Université de Clermont-Ferrand, il a été responsable du projet « CAMILLE Travailler en France » (cédéroms d’aide à l’acquisition du français langue étrangère diffusés en 1996). En 2000, il s’est intéressé à la formation à distance, notamment par l’intermédiaire du dispositif ICOGAD, qui interroge les interactions et les changements cognitifs de différents groupes d’apprentissage à distance. Le but de l’exercice est de déterminer comment évoluent le comportement et la dynamique de groupes d’apprentissage à distance à partir de l’usage d’une plate-forme collaborative.

2Thierry Chanier anime aujourd’hui un projet ANR, intitulé MULCE (http://lrlweb.univ-bpclermont.fr/spip.php?article242), qui vise à structurer et à partager entre chercheurs et enseignants des corpus d’apprentissage élaborés à partir de situations de formation en ligne. Par ailleurs, il a été l’un des cofondateurs et des animateurs de la revue scientifique francophone ALSIC (Apprentissage des langues et des systèmes d’information et de communication : http://alsic.org).

3FAUN : Quel cheminement personnel et intellectuel vous a amené à passer de votre spécialité originelle, les mathématiques, au traitement automatique du langage (TAL) et aux environnements informatiques de formation en langue ?
THIERRY CHANIER :
Les mathématiques étaient ma spécialité d’enseignement au secondaire. Le TAL l’est devenu au cours de la rédaction de ma thèse, à la fin des années 80. D’abord, j’ai naturellement abordé le traitement du langage sous un angle assez formel (logique mathématique, etc.). Cependant, le domaine d’application de mes travaux s’est très vite tourné vers l’apprentissage des langues. Parallèlement au développement de quelques prototypes de recherche, j’ai rapidement essayé de mettre au point des produits multimédias finis s’appuyant sur une approche pédagogique explicite et sur des matériaux langagiers de qualité. Mes collègues et moi avons pu très tôt observer l’impact de ce type de didacticiels en situation d’apprentissage authentique. Puis, à la fin des années 90, alors qu’on assistait au développement des systèmes de communication sur Internet et des plates-formes de téléformation, je me suis orienté vers l’étude des situations d’apprentissage en ligne mettant en relation directe des humains : apprenants-apprenants ou apprenants-enseignants.

4FAUN : Pourriez-vous définir brièvement les conditions pédagogiques et didactiques d’efficacité d’un enseignement des langues en ligne, au regard des technologies offertes aujourd’hui ?
THIERRY CHANIER :
Des cours multimédias et interactifs assez complets (dont le FLE) commencent à exister en ligne dans plusieurs langues étrangères. Ils viennent complémenter l’accès Internet à des ressources didactiques éparses ou aux sites généraux de la Toile s’exprimant en langue cible. Bien sûr, ce type de ressources doit être intégré à des programmes de formation plus vastes. L’apprenant se trouve alors en contact avec d’autres apprenants et avec ses enseignants en ligne. Les plates-formes de téléformation contiennent de multiples espaces et outils permettant de gérer les modalités d’apprentissage et les interactions à l’échelle des individus et du groupe. Dans les régions du monde où il est techniquement difficile d’avoir accès à Internet chez soi, on commence à trouver des centres de ressources en langues où, aux côtés des anciennes (mais toujours utiles) ressources telles que les cédéroms, un accès Internet de qualité est garanti. Là aussi, pour que la formation porte ses fruits, il est nécessaire que les apprenants soient accompagnés par des formateurs ayant, en particulier, l’habitude d’animer des autoformations dirigées.

5Cela dit, les changements les plus novateurs apportés par les technologies d’aujourd’hui sont à chercher du côté des contacts en ligne entre groupes exolingues. Autrement dit, des apprenants de FLE ont enfin la possibilité d’être en situation de communication et de travail avec d’autres locuteurs francophones. Mieux encore, des groupes d’apprenants-locuteurs ayant des objectifs croisés d’apprentissage de la langue de l’autre peuvent travailler dans des groupes mixtes en ligne. Les technologies permettent d’articuler des périodes de formation respectant les rythmes individuels (en asynchronie dans des blogues à plusieurs auteurs, par exemple) avec des rencontres en direct (en synchronie dans des plates-formes où se conjuguent échanges à l’audio, par clavardage, en traitement de texte commun ou au moyen d’autres collecticiels). Suivant le nombre de langues en jeu et la disparité des niveaux de compétence, il est possible de viser, en s’appuyant sur des scénarios pédagogiques appropriés, des objectifs d’intercompréhension ou de compréhension-production à l’oral et à l’écrit.

6Mes recherches actuelles portent sur de tels dispositifs et scénarios. J’étudie les interactions et les apprentissages dans ces situations. Ces perspectives s’accordent bien avec celles discutées au sein de l’AUF à propos de l’avenir du français, qui n’est plus alors la langue unique d’échange, associée à une culture unique, mais qui côtoie plutôt les langues et les cultures de différents groupes d’apprenants.

7FAUN : Ces environnements supposent à la fois de l’expertise convergente entre des disciplines différentes et de bonnes capacités de formation de la part des experts et des formateurs. Y a-t-il des partenariats entre les départements de langue, d’informatique, de sciences de l’éducation et de sciences du langage qui permettent de répondre à ces besoins, en particulier dans l’espace francophone ?
THIERRY CHANIER :
Bien sûr ! Le fait de former à distance (FAD) ou selon des dispositifs mixtes présentiel-distance (FOAD) peut être considéré comme un nouveau métier dans le domaine de la formation. Les « gestes » de ce métier incluent l’appréciation de la personnalité en ligne de l’apprenant, le suivi tutoral, l’animation de groupes à l’aide des différents types d’environnements de téléformation, la création ou l’assemblage de ressources pédagogiques suivant les standards existants, la scénarisation des modules de formation, sans parler de tout ce qui concerne la conception de cursus de formation et le montage de cahiers des charges en rapport, etc.

8Dans tous ces domaines, l’expertise provient d’années de pratique et de recherche dans les disciplines concernées. C’est ainsi que, pour notre nouveau master 2 ALOD (Apprentissage des langues en ligne et dispositifs ouverts ou à distance), le fonds des cours vient de notre master FOAD précédent, qui était transdiciplinaire. À cela s’ajoutent des modules spécifiques à l’apprentissage des langues, soit sous l’angle de l’ingénierie de formation, soit sous celui de la recherche. En effet, le diplôme offre les profils professionnel et recherche.

9Il existe aujourd’hui, dans plusieurs pays de l’espace francophone, de très bonnes formations à l’ingénierie de la FOAD. Par ailleurs, les formations à distance de futurs enseignants de langues (FLE) se développent en plusieurs points du globe. En revanche, les diplômes en ingénierie de formation en langues au sein de dispositifs FOAD et/ou en recherche associée à ce domaine, diplômes qui doivent nécessairement se faire à distance, sont trop peu nombreux.

10À mon avis, le développement de ces formations résultera de projets conjoints entre universités nord-sud partenaires de l’AUF. En partageant entièrement ou partiellement les équipes pédagogiques et les apprenants, on obtiendra les conditions requises pour les contacts entre langues évoqués dans la question précédente. Le français ne sera plus la seule langue de travail au sein de la formation, et la didactique du FLE ne constituera qu’une sous-partie des bases de connaissance en didactique des langues. Les nouveaux diplômes, obtenus au terme d’études destinées à former des chercheurs, devront permettre d’asseoir de bonnes relations avec le milieu international, qui s’exprime généralement en langue anglaise. C’est un des meilleurs services à rendre à la langue française que de lui offrir cette dynamique avec les autres langues, au sein d’un espace scientifique et éducatif.

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Pour citer

Thierry Chanier, Apprendre les langues et former à l’ingénierie linguistique à distance
Le français à l'université , 13-02 | 2008
Mise en ligne le: 15 mars 2012, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteur

Thierry Chanier

Université de Franche-Comté (France)

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